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Gérard Miller face à... Olivier Adam

Olivier Adam
"Quand je suis seul, je pars en vrille"

 

Quel est votre souvenir le plus ancien ?
Comme j’ai un trou noir sur presque toute mon enfance, mon premier vrai souvenir date de la mort de ma grand-mère — j’avais 11 ans. C’est un souvenir bizarre: ma mère est dans la cuisine, elle se retourne vers moi et, en pleurant, me demande pardon d’avoir été si absorbée par l’agonie de sa propre mère.

Cette mort et ces larmes vous ont tout à coup réveillé ?
Non, longtemps encore j’ai eu le sentiment d’être le spectateur de ma propre vie. Un sentiment d’absence qui a duré toute mon adolescence. Années à la fois de retrait, mais aussi de dissolution, puisqu’à 16 ans, parmi les multiples rebondissements de ma fragilité psychologique, j’ai cessé de manger, partageant avec les anorexiques je ne sais quel fantasme de pureté, de transparence.

Et quand avez-vous rompu avec ce sentiment d’irréalité ?
Vers 18 ou 19 ans. C’est à cet âge-là que j’ai commencé à écrire et que j’ai rencontré ma compagne, les deux évènements mélangés me faisant l’effet d’une naissance au monde. On s’est rencontrés comme deux personnes expulsées d’un monde qui nous était hostile et j’ai découvert que ce qui était jusqu’alors un handicap pour moi dans la vie pouvait se transformer en force dans l’écriture.

Je m’inquiète : est-ce que vous arrivez à vivre entre deux livres ?
Entre deux livres, mes périodes de jachère sont étranges. Ma vie en Bretagne, avec ma compagne et ma fille, est structurante, elle m’arrime aux choses, mais dans le même temps, si je n’écris pas, je suis incapable de vivre normalement. Et quand ma compagne s’absente longtemps et que je me retrouve livré à moi-même, mes journées ne ressemblent strictement plus à rien — je peux partir en vrille en quelques secondes !

Comment expliquez-vous que vos romans soient à ce point tournés vers les autres, vers cet extérieur que vous semblez fuir ?
Je crois fermement que la littérature doit tenter de rendre voix aux sans voix.  Clairement, je situe tous mes livres du côté de ceux qui subissent l’histoire, pas de ceux qui la font. Il y a là sans doute une certaine fidélité au milieu social d’où je viens, à cette France moyenne, majoritaire mais invisible, si invisible et noyée dans sa propre masse qu’elle n’intéresse généralement pas la littérature française. 95% des écrivains français sont issus de la bourgeoisie intellectuelle ou de la bourgeoisie économique, ce contre quoi je n’ai rien. Mais comme on parle aussi de ce qu’on connaît, ce n’est pas un hasard si les classes moyennes inférieures sont toujours l’objet de la dérision et de la caricature.

Vous considérez qu’il y a une orthodoxie littéraire et que vous n’en êtes pas ?
Disons que la donne habituelle, en France, c’est la distance, l’ironie, le cynisme. Moi, je ne vois pourquoi il faudrait prendre des pincettes pour prononcer les mots « humanisme » ou « fraternité ». Pour moi, ce premier degré-là est une forme d’engagement.

 


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