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Gérard Miller face à... Jean-Pierre Barou

Jean-Pierre Barou
"J’ai sacrifié à Mao la littérature et l’érotisme"

 

Alors, pour vous, il n’y a aucun doute : le Sartre d’après Mai 68 a été honteusement censuré par les sartriens ?
C’est indiscutable, je parlerai même de négationnisme. Se considérant abusivement comme ses héritiers, les sartriens continuent de refuser ce Sartre vieillissant mais lucide, qui voulut échapper à la gauche parlementaire et se lier aux maoïstes. Imaginez que tous les textes écrits de sa main pendant cette période ne sont toujours pas publiés en volume — 26 ans après sa mort !

Il faut dire que certains de ces textes, vous les citez, sont très « embarrassants ».
Oui, car, contrairement à la légende, Sartre ne se soucie en rien de freiner les maoïstes dans leur élan vers la violence. Ce sont eux, tout au contraire, qui, s’opposant à lui, choisiront finalement d’aller sur le terrain de l’éthique. Pas plus tard qu’hier, je relisais ce texte étonnant où Sartre, sans doute par fidélité aux « terroristes » de la guerre d’Algérie, refuse de condamner l’attentat palestinien contre les athlètes israéliens des jeux Olympiques de Munich.

Mais au cours des années suivantes, dans l’élaboration de sa dernière morale, par exemple, il changera.
Et c’est pourquoi il faut accepter l’ensemble de ses métamorphoses ! Sartre n’a pas cessé de se projeter, de s’échapper, c’est ça que j’aime en lui : la vie. La vie  qui ressemble à une plage, après la tempête — on y trouve de tout.

Comment êtes-vous sorti de cette expérience flamboyante, que vous avez vécue aux côtés de Sartre et des militants maoïstes ?
Sur le plan personnel, meurtri. La femme avec qui je vis me quitte, ma fille et moi cessons de nous voir, commencent des mois, des années difficiles. Si je n’avais pas eu la chance, un beau jour, d’être embauché par les éditions du Seuil, je ne sais pas dans quel état je serais aujourd’hui ! Cela étant, je suis fier de ce passé-là et d’avoir été au service d’une France sauvage, qui se mettait en grève non pas pour réclamer quelques sous de plus à Pompidou, mais pour exiger plus de dignité et de justice.

Vous n’avez aucun regret ?
Le seul regret que j’ai concerne la littérature et… la sexualité — ce qui va bien ensemble. Les émotions que me procurait la lecture, mon goût de l’érotisme, mon amour des femmes, pendant toutes ces années, je les ai sacrifiés. Happé par mes responsabilités, le corps m’a manqué, ou plutôt lui aussi était meurtri. Peut-être était-ce par fusion avec le corps aliéné des ouvriers dont j’étais solidaire.

Auteur, avec Sylvie Crossman, d’une remarquable Enquête sur les savoirs indigènes, vous vous consacrez aujourd’hui à l’étude des sociétés « primitives » et extra-occidentales. C’est tout sauf un hasard.
Le traitement qu’on a de ces sociétés est le plus souvent semblable au traitement qu’on a pu avoir à l’égard de la plèbe ouvrière. Du coup, ce n’est pas un hasard, en effet, si je suis passé des OS de Billancourt aux OS du désert australien.

 


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