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Gérard Miller face à... François Bégaudeau

François Bégaudeau
"J’essaie d’être insaisissable"

 

Les ados agacent souvent les adultes. Vous, dans Entre les murs, vous semblez au contraire être en empathie.
La base affective de ce livre, c’est en effet le goût assez immodéré que j’ai pour eux. J’aime les écouter parler, les voir faire les zouaves, et j’ai donc aimé prélever leur langage ou décrire leurs gestes. Cela dit, dans une classe où on se doit de maintenir un minimum d’ordre, le babil adolescent devient vite l’ennemi ! Je crois avoir montré les sentiments contradictoires qu’induisaient du coup ma position d’enseignant…

Un prof décrivant ses élèves du haut de son estrade peut-il éviter le traité d’entomologie ?
Donner la parole aux élèves, c’est déjà les constituer comme sujets — l’insecte, lui, ne parle pas ! Et puis, j’ai essayé de casser la souveraineté du narrateur : tout le monde, à un moment ou un autre, se trouve objectivé, à commencer par le prof. En fait, je trouve plus intéressant et plus honnête de se passer soi-même au filtre de l’entomologie. 

Alors, vous-même, quel adolescent étiez-vous ?
J’étais un ado assez conventionnel, mais avec un petit habillage littéraire. Je me posais des questions dont je me suis rendu compte plus tard qu’elles étaient quelque peu philosophiques. Au sortir de l’enfance, la vie m’apparaissait bien moins animée que je ne l’avais imaginée. Mais ce que l’adolescence m’a surtout fait découvrir, c’est l’ennui et la frustration. La frustration sentimentale, parce que le sexe, à l’époque, je m’en foutais.

Pourquoi avez-vous finalement quitté l’enseignement ?
J’aimais enseigner, la rencontre avec les élèves, la pédagogie, mais aller tous les jours au boulot, ça, je pouvais fort bien m’en passer. Je n’ai jamais voulu travailler et je n’ai été salarié que dans la mesure où il le fallait. Aujourd’hui, je circule un peu partout comme pigiste, c’est beaucoup moins pesant.

Les Cahiers du cinéma, Playboy, Canal plus, Paris-Première, maintenant un film — vous ne craignez pas de devenir un touche-à-tout ?
Je mesure le gouffre qu’il y a entre des revues qui s’inscrivent dans une grande tradition d’exigence intellectuelle et des lieux où la parole circule de façon plus improbable. Mais chaque support appelle un certain type d’intelligence. Les Cahiers nécessitent une forme d’écriture proche de celle de l’universitaire, essayer de parler intelligemment d’un livre en quatre minutes sur Canal réclame d’autres réflexes, de rapidité, de pédagogie, de vulgarisation au sens noble. Bien sûr, le risque existe de n’être légitime nulle part, mais c’est ma stratégie, je suis pour casser les murs.

Au final, qui avez-vous envie d’être ?
En pensant à Sartre à la fin des Mots, je vous répondrai : «  J’aimerais être n’importe qui ». J’ai toujours été effrayé à l’idée d’être assigné à un lieu et à une identité. Je ne suis pas dupe, je sais que j’ajourne le moment qui viendra où je ne serai plus qu’écrivain. Mais pour l’instant, j’essaie d’être insaisissable.

 


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