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Gérard Miller
face à...
Yamina Benguigui
Yamina Benguigui
"J'ai longtemps été de passage"

D'origine algérienne, née en France à la fin des années cinquante, vous
dites que vous appartenez à une génération qui n'a pas de mémoire. Quand
l'avez-vous découvert ?
Très vite. Dès l'âge de quatorze ans, j'ai eu le sentiment de vivre dans un
non-dit absolu, de ne connaître de l'histoire de mes parents que quelques
bribes sur le colonialisme ou la guerre d'Algérie. J'ignorais tout des raisons
de leur départ, de leur présence en France, et surtout je n'arrivais pas à
comprendre pourquoi on nous répétait sans cesse que nous allions repartir un
jour. Un peu plus tard, à vingt ans, quand mes amis ont commencé à me poser
des questions sur mes origines, je me suis vraiment demandé : " Mais pourquoi
suis-je aussi invisible dans ce pays, la France, qui est tout de même le mien
? "
Vous aviez la double nationalité ?
Non, j'étais algérienne, mon père l'avait décidé pour moi le jour de mes
dix-huit ans - nos parents avaient tout pouvoir en la matière. A l'époque, ce
n'était pas l'Islam qui dominait, mais un nationalisme algérien exacerbé.
S'enracine ici, ça ne voulait rien dire, nous étions de passage, en transit, et
les Français, même les plus gentils, me le faisaient comprendre eux aussi.
La notion d'intégration n'existait pas ?
Mais pas du tout, c'est une notion qui est arrivée très tard, dans les années
80. Ma génération est la première qui va enterrer ses morts ici, et d'ailleurs
rien n'est prêt ! Vous savez combien il y a de carrés musulmans dans les
cimetières français ? Soixante. C'est pourtant ça le signe de l'intégration :
quand on peut enterrer ses morts.
Vous êtes la première femme cinéaste, issue de l'immigration algérienne. Ça a
changé la donne pour vous ?
Oui, c'est certainement grâce au cinéma que je me sens aujourd'hui le droit
d'avoir des racines et que j'ose dire enfin que je n'appartiens pas à deux
nations, mais à la France seule et à son histoire, dont l'Algérie fait partie.
Je me souviens m'être demandé,
à la sortie de Mémoires d'immigrés, où vous aviez trouvé l'énergie de faire un
film aussi ambitieux ?
C'est un autre film, Shoah, qui me l'a donnée. Sur le fond comme sur la
forme, j'ai été scotchée par ce film, qui m'apportait une lecture de ce qu'est
la mémoire, qui montrait à quel point on a besoin de connaître le passé pour
construire le futur. América América m'a donné envie de faire du cinéma, Shoah
m'a donné la force d'aller frapper à la porte de la standardiste de France
Télévision, qui n'arrivait même pas à écrire mon nom, et de poursuivre ensuite
l'aventure.
Vous pensez être devenue un modèle ?
Je sais que j'ai dû susciter des vocations, qu'il y a des jeunes filles,
aujourd'hui, qui veulent devenir réalisatrices, monteuses ou scriptes, et qui
n'auraient pas pensé ça avant. Ça me donne des responsabilités. Quand je termine
un film, ce n'est pas un hasard si, pendant un an, je participe ensuite à des
débats ! Parfois, je me dis que le temps me manque, que j'aimerais faire plus de
films, n'être qu'une cinéaste, mais je suis toujours emmenée par mon histoire.
Cela dit, c'est normal, on ne peut ouvrir une brèche et puis laisser tout en
plan.

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j'aurais du
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