|
| |
Gérard Miller
face à...
Claire Castillon
Claire
Castillon
" J'ai longtemps eu peur de mon étrangeté "

Pourquoi avoir envie de parler toujours des mêmes choses ?
C'est mon problème, c'est que je me dis souvent ! Mais je n'y peux rien, il y
a des thèmes qui reviennent : l'enfermement, l'abandon, l'angoisse… Pour
autant, je ne pense pas que ce soit de la redite. Je ne suis pas dans la
répétition, plutôt dans le ressassement. Et comme le rythme de la marche que
j'emploie beaucoup pour écrire, le ressassement me fait découvrir sans cesse
de nouvelles choses.
Vous en êtes à votre cinquième livre. Votre passé vous encombre encore beaucoup
?
J'ai l'impression que j'arrive de mieux en mieux à le définir. Avant, mon
passé était un magma, je n'avais pas envie d'aller visiter mes zones d'ombre,
j'avais peur de mon étrangeté, de tomber dans cette part noire de moi-même, qui
m'avait déjà paralysée dans le réel. Aujourd'hui, je le constate, ce que j'ai
vécu devient de plus en plus visible, trouve une place, prend un sens.
Enfant, est-il exact que vous détestiez jouer avec les autres enfants ?
Oui, je me sentais très mal avec eux, à l'école, en colonie, dans la cour...
Rien ne me paniquait plus, par exemple, que la récréation, et je restais
enfermée le plus longtemps possible dans les toilettes pour la fuir. Aujourd'hui
encore, je ne peux pas voir des enfants jouer dans un square sans trouver ça
atroce.
Votre vie quotidienne était insupportable ?
Jusqu'à 19 ans, je n'ai jamais été vraiment bloquée par mon angoisse. Mais après
mon bac, j'ai craqué. C'était très violent, je ne connaissais pas ça du tout. Le
jour de la rentrée en fac, j'ai eu pour la première fois le sentiment que je
mourrais si je mettais un pied dehors. Les pompiers sont venus, je ne savais pas
ce que j'avais, je me disais : " Je suis en train de partir, je me détache ". Et
jusqu'à 22 ans, plus rien n'a été naturel pour moi. Je ne pouvais plus prendre
le métro, aller chez le coiffeur, à la Poste, au supermarché - je me sentais
hors du monde.
Vous pensez que votre écriture a été thérapeutique ?
C'est certain. Pour écrire mon dernier livre, je me suis servi d'une période de
ma vie où j'étais à la campagne, seule, affolée par les images morbides qui se
bousculaient dans ma tête - il y avait du sang partout, des rats, c'était
sinistre. Eh bien, en abordant frontalement ces frayeurs, en osant vis-à-vis de
moi-même en parler, j'ai avancé.
Votre succès littéraire tient-il notamment au contraste qu'il y a entre votre
allure de petite fille sage et la noirceur de ce que vous décrivez ?
Oui, les gens aiment bien dire qu'ils me donneraient le bon Dieu sans
confession ! Moi, je ne sais pas pourquoi ma noirceur ne se voit pas. Elle est
peut-être tellement présente à l'intérieur de moi que je n'ai pas besoin, au
quotidien, de la montrer. En tout cas, ce n'est pas une volonté de ma part : je
ne veux ni me cacher, ni épargner mes interlocuteurs.
Pensez-vous être passée à côté de votre enfance, puis de votre adolescence, en
vous consacrant si jeune à l'écriture ?
Non, je pense au contraire qu'il était important que je souffre pour connaître
ensuite cette rage de dire les choses.

retour sommaire
j'aurais du
|