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Gérard Miller face à... Jérôme Charyn

Jérôme Charyn
"Je pense être la réincarnation de ma mère"

 

Vous habitez désormais entre Paris et New York : l'acclimatation a été rude ?
Plutôt rude, oui. Même si la différence est bien plus grande entre New York et les autres villes des Etats-Unis, qu'entre New York et Paris, je me souviens de mes premiers séjours en France comme d'une nouvelle naissance. Habiter un autre pays, c'est se retrouver enfant - chaque chose est compliquée, il faut tout réapprendre. La première fois que je me suis retrouvé dans le noir, par exemple, dans l'escalier d'un immeuble dont la minuterie venait de s'arrêter, j'ai paniqué. Aux Etats-Unis, la lumière reste allumée nuit et jour, les minuteries, ça n'existe pas !

Vous êtes homme à vous angoisser facilement ?
Beaucoup moins aujourd'hui qu'avant. Ces derniers mois, aux Etats-Unis, j'ai réussi à écrire comme un démon, à travailler d'arrache-pied sur un roman et sur une pièce qui, je l'espère, sera montée prochainement. Mais j'ai connu dans ma vie des périodes où l'angoisse était si forte que je n'arrivais plus du tout à écrire, plus une seule ligne.

Et combien de temps pouvaient durer de telles inhibitions ?
Après mon installation en France, je suis tombé dans une dépression extraordinaire, qui a duré des années ! J'avais peur de tout, même de marcher dans la rue. Je manquais d'imagination, je manquais de confiance, j'avais perdu la musique des mots. Or la musique, c'est la seule chose qui compte pour moi ! Si, aujourd'hui, je peux terminer un livre le matin et en commencer un autre l'après midi, c'est parce que cette musique est dans ma tête.

Quand l'angoisse vous saisit, à quoi la rattachez-vous ?
A mon passé, à ma mère surtout… Comme écrivain, j'ai toujours ressenti le besoin de la tuer, de couper le fil qui me reliait à elle. C'était une très grande manipulatrice et, même si ce n'est pas la première raison de ma venue en France, c'est pour être loin d'elle que je me suis installé ici. Mais maintenant qu'elle est morte, il y a onze ans, la seule chose que je regrette, ce sont les relations que j'entretenais avec elle.

Qu'est-ce que sa disparition a changé pour vous ?
Au-delà de la tristesse que j'ai ressentie, j'ai pu oser certaines choses après sa mort que je n'aurais jamais imaginé possibles de son vivant.

Par exemple ?
Ecrire sur sa sexualité. Je me suis senti libéré pour parler d'elle, pour redécouvrir mon enfance aussi, comme si c'était elle qui m'avait barré l'accès à mon passé.

Votre mère aimait vos livres ?
Elle ne les a jamais lus. Elle parlait l'anglais, mais elle ne savait pas le lire. Il y avait chez elle, comme chez mon père, une absence totale de culture, et en même temps, elle était très intelligente, beaucoup plus intelligente que sa propre vie. Peut-être ai-je d'ailleurs vampirisé l'intelligence de ma mère et son art de la manipulation, pour qu'elle prenne enfin sa revanche à travers ma vie. Ce n'est pas facile à dire pour moi, mais je pense être sa réincarnation. Je joue, je suis cruel, je tue avec les mots, et tout cela, sans doute, pour venger ma mère de la vie qui a été la sienne.

 


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j'aurais du