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Gérard Miller face à... Jacques Chessex

Jacques Chessex
" J’aurais pu être un monstre "

 

Quel souvenir gardez-vous de votre père ?
Le souvenir d’un homme cultivé, intelligent et généreux. Grâce à lui, toute mon enfance a baigné dans l’adoration du beau. Mais c’était aussi un aventurier du donjuanisme, ce qui était extrêmement dangereux dans un état calviniste, aux débuts des années cinquante, et il a accumulé les sottises qui l’ont conduit au suicide. Aujourd’hui, je suis quasi persuadé qu’il a été mêlé à la mort étrange de l’une de ses maîtresses, tombée par une fenêtre.

Vous semblez être toujours en dette à son égard, comme à l’égard de votre mère, qui avait fini par le quitter.
Le mot dette est très juste. Je sais que j’ai le devoir de leur dire, à l’un et à l’autre, que je les ai réconciliés en moi — c’est constitutif de l’être que je suis. Ce matin encore, j’entre dans l’église de St-Germain des Prés, je fais le tour de la nef, je m’arrête devant la Vierge à l’enfant, je m’assieds, je réfléchis, et je me rends compte que moi qui ne sait pas prier, je suis en train de prier avec ma mère et pour elle.

L’ancien militant marxiste que vous êtes ne se veut pas athée ?
Non, parce que j’ai toujours eu le sentiment d’être habité par la transcendance. En fait, j’ai pris très tôt conscience que je ne pouvais me passer ni de Dieu ni… de la sexualité, je dirais même : l’un dans l’autre. C’est tout à fait curieux. J’ai horreur du panthéisme, mais dans la relation amoureuse, dans la relation physique, je ne peux m’empêcher de considérer qu’il y a une présence mystérieuse, métaphysique.

Y-a-t-il une faute que vous vous reprochez plus particulièrement ?
Je regrette que mes deux fils n’aient pas eu un père plus présent. J’ai passé toute leur enfance à écrire des livres, à enseigner, et aussi à m’adonner à l’excès de boissons. C’était une ivresse entretenue, de vocation dionysiaque, mais difficilement supportable pour mon entourage, et leur mère a d’ailleurs fini par me quitter.

Un homme à la conduite « inconvenante » et que sa femme abandonne, vous en aviez déjà connu un…
Oui, mais c’était à mon insu que je reproduisais ainsi le syndrome paternel. Dès que j’ai eu le sentiment de pratiquer l’autodestruction qui avait conduit mon père à la mort, c’est devenu intenable. Un sentiment de mépris a commencé à naître en moi face à cette autodestruction fascinante et horrible à la fois. Alors, le 1er janvier 1988, j’ai décidé de tout arrêter et je me suis depuis tenu depuis à cette décision.

La passion que vous avez pour les monstres vous fait-elle craindre parfois d’en être un vous-même ?
Non, mais la monstruosité est l’un des destins que j’aurais pu avoir. Je ne suis pas un monstre parce que chaque fois que je me suis trouvé au bord du gouffre, prêt à commettre l’irréparable, à devenir même un assassin, grâce à Dieu, je me suis souvenu de ce que j’avais dû lire, très jeune, chez Dostoïevski : le pire destin pour un homme, c’est d’avoir à se reprocher la mort d’une âme qui est appelée à lui survivre dans l’éternité.

 


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j'aurais du