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Gérard Miller face à... Jérôme Clément

Jérôme Clément
Président d'Arte
"J'accomplis aujourd'hui la volonté tacite de ma mère"

 

Avec votre dernier livre, de quel côté êtes-vous allé vous promener? Du côté de Proust ou de Freud ?
J'ai côtoyé pendant des années Proust, que j'ai commencé à lire assez jeune, et La recherche du temps perdu m'a sans aucun doute marqué. J'ai suivi aussi pendant un certain temps une psychanalyse, et je suis sorti de ce qui aurait pu me gêner dans mon propre passé. Aujourd'hui, j'ai le sentiment de franchir une étape différente. En rendant public ce qui n'est pas seulement une histoire personnelle, mais également une enquête sur l'antisémitisme, sur la guerre, j'ai voulu faire un acte de témoignage politique, historique et, je l'espère, littéraire.

Vous vous attendiez à découvrir autant de secrets dans les placards de votre mère ?
Non, c'était totalement imprévu. Je pensais nappes, argenterie… J'ai été extrêmement surpris de trouver des papiers et des photos, toute une vie cachée. Si je n'avais pas fait d'analyse, je n'aurais pas su comment faire face à une situation comme celle-là.

Est-ce que ces révélations ont fait naître en vous des regrets ?
Ma mère m'ayant élevé dans la religion catholique en évacuant complètement sa judéité, les regrets que je peux éprouver portent sur certaines conversations que je n'ai pas eues avec elle. Et puis je trouve ça dommage, par exemple, que nous ne soyons jamais allés ensemble, ne serait-ce qu'une seule fois, à la synagogue. Mais pouvait-elle faire autrement, elle qui voulait à tout prix que je sois un enfant catholique comme tous les autres, bien intégré ?

Vous ne lui en voulez pas de vous avoir élevé dans le non-dit?
Je regrette, bien sûr, qu'elle ait jeté un voile sur son identité juive, ce qui m'a contraint à faire toutes ces recherches. Mais comment en vouloir à une femme qui a consacré l'essentiel de son engagement à protéger ses enfants ? Famille juive, russe, fille unique, immigrée, tant de mal à trouver sa place, et là-dessus l'extermination nazie, ou encore son mari qui part avec sa plus proche amie - il y a de quoi être plus qu'ébranlé !

Du coup, en rompant son silence, est-ce que vous ne la trahissez pas un peu ?
Au contraire, j'ai parfois le sentiment d'accomplir comme une volonté tacite. Elle avait laissé des pistes, des petits cailloux. Quand on veut évacuer le passé, on jette tout, or elle avait gardé l'ensemble ses secrets. Elle ne pouvait pas ignorer que quelqu'un aller les trouver.

Comment votre mère avait-elle réagi le jour où vous lui avez annoncé votre nomination à la tête de la première chaîne de télévision franco-allemande ?
Elle avait, pour le moins, beaucoup de réticences vis-à-vis à l'Allemagne, mais, dans le même temps, c'était une femme vraiment intelligente. Elle m'a dit : " C'est à ta génération de faire ça. " Je trouve remarquable qu'elle m'ait soutenue, encore plus depuis que je sais ce que je sais.

Et vos propres enfants, qu'ont-ils pensé de votre livre ?
Mon fils, qui a suivi ça de très près, m'a dit : " Tu nous as fait gagner vingt ans ". C'était un très beau compliment, même si mes enfants auront encore beaucoup d'autres choses à comprendre sur leur grand-mère ou… sur leur père.

 


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