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Gérard Miller face à... Jean Daniel

Jean Daniel
Directeur du Nouvel Observateur
"Je ressens tout choix comme une mutilation"

 

Vous semblez toujours raisonnable, pondéré, impartial. Jamais de fièvre, jamais d'ivresse ?
Quand j'étais adolescent, j'ai bien sûr connu des moments d'engouement, suscités par la nature, moments assez classiques, assez mièvres, dans le sillage de Gide et des Nourritures, de Camus et de Noces. Je suis né dans des pays où l'on s'exalte volontiers sous le fouet des émotions maritimes! Et puis, il y a les enivrements attendus de l'amour…

J'évoquais des griseries plus personnelles.
Les chants révolutionnaires m'ont toujours donné des frissons, l'Internationale, quelques très belles mélodies russes. J'ai chanté ça dans des meetings et j'ai ressenti une certaine exaltation. J'avoue que la musique militaire ne m'est pas non plus physiquement indifférente. Et j'ai aimé également les stades.

Est-ce que vous vous reconnaissez dans l'image du " modéré " qu'on a parfois de vous ?
Ce que l'on prend pour de la modération, c'est le goût de la complexité, le goût exaspéré de la reconstitution à la poursuite de laquelle tout le monde court, le romancier, l'historien, l'archiviste. C'est ma passion. J'ai la gourmandise de la totalité ! Pour moi, tout choix est un sacrifice. Chaque fois que je choisis, je passe mon temps à regarder ce que j'ai sacrifié. Je ressens ça comme une mutilation.

Du coup, vous restez dans la procrastination et n'agissez pas ?
Au contraire. J'agis pour arrêter de souffrir. L'action est une façon de ne plus penser à tout ce qu'on sacrifie. L'action, c'est remplir par l'intensité d'un choix le vide de ce qu'on a sacrifié. Mais j'en suis convaincu, il n'y a pas de bons choix, il y a seulement des choix. En ce moment j'écris sur la Turquie - c'est terrible ! Le nombre d'arguments dans les deux sens me paraît écrasant. Alors, j'en suis arrivé à la conviction qu'il s'agissait de deux paris, aussi valables l'un que l'autre, et que l'action consistait simplement à miser sur l'un des deux.

Très souvent, ce que vous écrivez dans l'Observateur ressemble plus à un Propos d'Alain qu'à un éditorial. Etiez-vous vraiment fait pour le journalisme ?
Je relis, en effet, Alain, dont l'un des élèves a été mon professeur de philosophie, et plus encore Mauss ! .Ce type d'écriture me tente, bien évidemment, et c'est vrai que je suis parti dans le journalisme avec une grande ambition littéraire. J'avais même la présomption d'inaugurer quelque chose de nouveau. Mais c'est dans la nature même du journalisme de ne pas se résigner à ses limites ! Il faut qu'un journaliste soit perpétuellement inquiet, un journaliste satisfait, ce n'est pas pensable. D'ailleurs, la proportion de déprimés est sans doute plus importante dans notre métier qu'ailleurs. Le journalisme consiste sans cesse à corriger le journalisme.

Vous ne regrettez donc rien. Pas même de n'avoir jamais été ministre de Mitterrand ?
Ministre ? Non. Trop d'obligations artificielles, de servitudes. Au moment où la question aurait pu se poser, je crois que je n'aurais pas supporté d'avoir quelqu'un au-dessus de moi. Cela dit, j'ai un autre regret : je suis mélomane, je ne sais pas lire une partition, j'aurais absolument voulu être instrumentiste. Ça, ça me manque vraiment.

 


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j'aurais du