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Gérard Miller
face à... Patrick Declerck
Patrick Declerck
"Je suis un immoraliste épicurien"

Comment vous
apparaissait le monde quand vous étiez enfant ?
Ni angoissant ni menaçant, mais véritablement étrange. Je me voyais souvent
comme un ballon et, par grand vent, j’avais l’impression que j’allais
m’envoler, je ressentais une sorte de vertige ascensionnel. Très tôt, mon
expérience intime m’a renvoyé à un monde dont le sens était évanescent et où
mon ancrage dans la réalité était extrêmement ténu.
D’où la sympathie
que vous avez ressenti plus tard pour les SDF ?
Même si la réalité de leur vie reste très
différente de la mienne, il y a un écho symbolique et imaginaire entre eux et
moi. J’ai une grande empathie pour le clochard dans la déréliction absolue, et
qui se retrouve posé comme ça, par hasard, sur un monde qui l’aliène.
Est-ce que le
mépris du collectif que chacun de vos livres exprime est ancien ?
J’ai depuis toujours une détestation viscérale du
collectif ! J’ai haï le jardin d’enfant, l’école, le lycée, l’université, tous
les enfermements. J’ai fait 17 établissements avant d’avoir mon bac, et dans
certains je ne suis resté que deux heures tellement j’étais odieux. Je ne
supporte pas les groupes, je fuis les réunions, je ne vote jamais — même aux
élections de ma société de psychanalyse, c’est vous dire.
Vous considérez
que les autres sont si médiocres que vous ne leur devez rien ?
Je suis un immoraliste épicurien, je pense, en
effet, que je ne dois rien à l’humanité. C’est ça la différence entre la morale
chrétienne et la morale nietzschéenne, qui n’émane pas, elle, d’un surmoi ou
d’une obligation collective. La morale nietzschéenne vient d’un trop plein de
force, de libido, elle permet de donner ce qu’on veut. Cela dit, si je ne
supporte pas la médiocrité des autres, c’est d’abord ma propre médiocrité que
j’injurie.
De toute
l’humanité, au final, vous ne sauverez personne ?
L’humanité en tant que telle ne m’intéresse pas.
Non seulement elle ne m’intéresse pas, mais je considère qu’homo
sapiens est destructeur dans son essence, et je n’ai donc aucune sympathie
pour sa survie en général, aucune.
Vous le
racontez, on vous a découvert récemment une tumeur au cerveau. Comment a réagi à
cette funeste annonce le
contempteur de
l’humain que vous êtes?
Quand j’ai vu ma tumeur à l’hôpital, sur l’écran,
je ne me suis certainement pas dit qu’« il fallait se battre » ! C’est
une vielle opération de l’esprit humain, qui cache un narcissisme délirant, de
penser ça. Se battre contre quoi ? Autant faire un effort de volonté pour que
mes ongles arrêtent de pousser. Non, je me suis d’abord dit : « Je n’ai rien
à voir avec cette bidoche ! Mon corps m’a trahi, mais je suis ailleurs, même si
je ne sais pas où. » Et puis, à ma grande surprise, moi qui suis assez
velléitaire, je me suis mis à écrire avec une rage et une brutalité
extraordinaires. En un mois, animé par une pulsion profonde, j’ai terminé le
livre dont je n’avais jusqu’alors écrit que deux pages.

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j'aurais du
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