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Gérard Miller
face à...
André Dussollier
André
Dussollier
" Je suis un escargot qui a trop longtemps slalomé "

Votre vie aurait-elle pu être différente de ce qu'elle est ?
Certainement. Je suis né dans une région où le destin se joue à peu de choses.
Mon père est né en moyenne montagne, dans une famille de paysans. Tous ses
frères sont restés là-bas, lui est descendu à la ville. Du coup, à la
différence de mes cousins, j'ai eu bien plus de moyens et d'opportunités.
Pendant longtemps, ce déterminisme-là m'a fait froid dans le dos.
Quand vous en parlez, il semble continuer à peser sur vos épaules.
Non, le fardeau que je continue de porter, c'est plutôt celui de l'enfance. Je
me souviens qu'il me fallait avant tout plaire à l'autre, ne pas le décevoir. Ce
qu'on voulait de moi, c'était des résultats, alors même que j'attendais des
adultes qu'ils répondent à mes questions tout autrement que par le conformisme
de l'école. La première mort, la plus invisible et la plus épouvantable,
consiste à nier l'être de l'enfant. C'est ce que j'ai connu. Mon enfance a été
peuplée de sourds et d'aveugles. J'en veux beaucoup aux adultes de m'avoir ainsi
fragilisé.
Vous auriez dû vous révolter et vous ne l'avez pas fait ?
J'aurais dû dire à mes parents : " Laissez-moi partir ", mais je n'ai pas eu la
capacité de sortir d'un monde pour aller dans un autre. C'est quelque chose qui
m'a beaucoup manqué, d'ouvrir moi-même les portes et les fenêtres que j'ai
trouvé fermées.
Et devant l'autre, vous restez toujours démuni ?
Devant l'autre, je me retrouve souvent comme le petit enfant que j'ai été. Pas
influençable pour autant, mais jamais sûr de voir clairement les choses. Je suis
comme un escargot, j'accepte de sortir de ma coquille si je ressens qu'on porte
sur moi un regard bienveillant, mais, au moindre souffle d'air, je rentre me
cacher. J'ai organiquement besoin de l'assentiment de l'autre, et le théâtre,
sans aucun doute, m'a permis d'être un peu rassuré sur moi-même. Je peux donc
paraître intéressant aux autres ! C'est seulement aujourd'hui que je me permets
enfin de suivre mon plaisir, de vivre un peu plus dans le présent, de me dire :
" Je vais, j'ai envie, je dois… " Je dois et pas j'aurais dû.
Vous avez le sentiment de vous être souvent trahi vous-même dans le passé ?
Oui, et c'est ça qui est grave. Non pas d'être différent, mais d'obéir, de
s'oublier, de pas être fidèle à ce qu'on sent d'authenticité et de vérité en
soi. Le pire, c'est le manque de respect qu'on se porte. Et j'ai ressenti ça.
Ce manque structurel de confiance a dû vous faire perdre beaucoup de temps !
Disons que j'ai plus slalomé que je n'ai été en ligne droite. Le slalom, c'est
ne pas oser dire ce qu'on est, ce qu'on ressent, parce qu'on a peur d'être
incompris ou mal jugé.
L'image est jolie : vous êtes un escargot qui a trop longtemps slalomé.
Ça me va finalement bien !. N'est-ce pas touchant de voir des mollusques
traverser la route au mépris des camions, des dangers ? Quand on les regarde de
haut, perchés sur nos jambes d'hommes, on se dit : " Mais combien d'efforts pour
pas grand-chose ! ". N'empêche, j'aime bien cette obstination de l'escargot, qui
avance, qui laisse sa trace et qui finit par arriver quelque part.

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j'aurais du
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