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Gérard Miller
face à...
Leny Escudero
Leny Escudero
« Je suis incapable de m’écouter chanter »

Est-ce que vous
vous aimez comme chanteur ?
J’accepte avec un grand bonheur qu’on aime m’entendre, mais je n’en déteste
pas moins ma voix. Je suis incapable de l’écouter, c’est une véritable
punition. Je ne me suis jamais senti un interprète et si j’arrive à justifier
ma présence sur scène, c’est parce que j’écris ce que ce chante et que c’est
ma mémoire.
Quel adolescent étiez-vous à 17 ans ?
J’avais
tellement de haine dans la tête que même un chagrin d’amour n’y aurait pas fait
son trou. Fils de républicain espagnol, je haïssais tous ceux qui n’étaient pas
intervenu en Espagne, et je haïssais aussi la façon dont on nous avait reçus en
France. Quand on nous traitait de « sales Espagnols », je savais qu’il fallait
entendre « sales pauvres ». Mon père était un réfugié, qui avait été emprisonné
dans un camp de concentration, mais s’il était arrivé avec des bagages Vuitton,
on lui aurait dit : « Monsieur. »
Et pourquoi la haine a-t-elle fini par quitter votre coeur ?
Parce
que je me suis rendu compte que je ne pouvais pas en vouloir à la terre entière
et que la terre entière, elle aussi, avait du chagrin. Même ceux qui m’avaient
craché dessus étaient des malheureux ! On leur avait appris à courir après les
pauvres en leur faisant croire que lorsqu’ils les auraient attrapés, ils
seraient plus heureux : ils étaient eux-mêmes les victimes de bourreaux bien
plus grands.
Star parmi les stars dans les années 60, sans rien dire à personne, vous avez
brusquement disparu. Vous ne supportiez pas d’être un privilégié ?
Star,
c’était un métier que je n’aimais pas et que je n’acceptais pas d’apprendre. Et
puis, j’ai fait mes comptes et je me suis senti débiteur. Débiteur notamment de
l’école républicaine qui m’avait accueilli enfant. Je voulais rendre. Je faisais
plein de galas à l’œil, mais ça ne me suffisait pas. Comme des écoles, ici, il y
en avait partout, je suis allé dans la brousse, en Afrique, en construire une.
A votre retour, six ans plus tard, les médias n’étaient plus au rendez-vous. Pas
de regret quand vous vous comparez à vos petits camarades de l’époque, Johnny en
tête ?
Pas une
once. J’ai repris ma carrière de chanteur et je n’ai pas arrêté depuis. Je ne
fais pas beaucoup de télé ou de radio, c’est vrai, mais les salles où je passe
sont toujours pleines. Si on doit comptabiliser mon temps en bonheur,
pensez-vous vraiment que mes « petits camarades », comme vous dites, ont été, au
final, plus heureux que moi ?
Vous êtes entouré aujourd’hui de vos petits enfants. Que pensent-ils de votre
droiture, de votre intransigeance ?
Je crois que ça leur fait plaisir, mais dans le même temps ils me disent : « Tu
es toujours en colère, grand-père, tu te fais du mal. Le monde est comme il est
et tu auras beau donner des coups de tête dans le mur, tu ne le feras pas
bouger. Calme-toi un peu ! » Mais, me calmer, moi, je n’y arrive pas. Ce n’est
pas seulement pour faire bouger le mur que je lui donne des coups, c’est aussi
pour ma tête.

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