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Gérard Miller
face à... Jean
Benguigui
Jean
Benguigui
"J’ai l’âme
de Don Quichotte dans le corps de Sancho Pancha"

Né à Oran, est-ce
que vous vous pensez comme un « pied-noir » ?
Non, le terme a un petit côté OAS, et puis il était utilisé avec mépris par les
gens de la métropole. Pieds-noirs, nous étions supposés être des colons, riches
et racistes. Lors de la grande lutte des mineurs, en 1962, mes parents, par
solidarité, avaient voulu accueillir des enfants de grévistes à la maison. On
nous a répondu : « Ah non, pas chez des pieds-noirs ! »
Du coup, ça vous
agace quand on vous demande de jouer les Français d’Algérie ?
En règle générale, il ne faut pas demander à un
acteur qui aime boire de jouer les alcooliques, mais dans certains cas, il vaut
mieux que ce soit des gens qui connaissent le rôle de l’intérieur. Au début de
ma carrière, on disait que j’étais typé et comme il fallait répondre à
l’imaginaire du public, c’est vrai qu’on pensait à moi dès qu’il s’agissait de
quelqu’un « venu d’ailleurs ». Mais le plus souvent, c’était de beaux
personnages et j’ai aimé les jouer.
Est-ce que vous
avez été, un temps, un acteur engagé ?
Quand j’avais 25 ans, c’est sûr, je n’aurais pas tourné avec Gérard Oury ! Trop
commercial, trop bourgeois ! Dans les années 70, nous étions quelques uns à
penser que le théâtre pouvait changer le monde. On avait une mission : éveiller
les masses à la culture et les emmener vers des lendemains qui chantent. On a
compris depuis ce que disait Brecht — qu’il fallait d’abord faire du bon
théâtre, avant de faire du théâtre didactique.
Vous regrettez
cette exaltation de jeunesse ?
Certainement pas. Sans doute les choses seraient-elles allé beaucoup plus vite
pour moi si, dans ces années-là, j’avais accepté de rentrer d’emblée dans un
système qui ne se préoccupait que de divertir. Mais je serais passé à côté d’une
formidable période de formation. Prendre au sérieux le métier d’acteur,
rechercher la rigueur, même pour jouer la comédie déculotté, c’est utile.
Vous êtes
aujourd’hui un des acteurs français les plus populaires et cependant vous
appartenez à la catégorie des grands seconds rôles, des « excentriques » comme
on les appelle au cinéma…
Certains excentriques ont fait une carrière qui a duré plus de cinquante ans et
on s’en souvient encore, alors même qu’on a oublié nombre de jeunes premiers qui
semblaient mieux partis. Et puis quand on fait un film en tête d’affiche, ce qui
m’est arrivé, et que le film se plante, on le paie très cher. L’excentrique,
lui, peut toujours tirer son épingle du jeu.
Quel rapport
entretenez-vous avec votre physique, qui a beaucoup contribué à votre succès ?
Je n’en ai jamais souffert, mais je sais
qu’il est trompeur. Avec mon physique, je ne devrais pas penser ce que je pense
ni avoir séduit toutes les filles qui de fait m’ont aimé. D’ailleurs, si on
tournait ma propre vie, on ne me prendrait pas pour le rôle — on dirait que je
n’ai pas la tête de l’emploi. Les gens pensent que les petits râblés doivent
être roublards et individualistes. Moi, j’ai le corps de Sancho Pancha, mais
l’âme de Don Quichotte. Je fais avec.

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