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Ségolène,
psychanalyse d'une candidate
Maman
président !
C’est sous ce sous-titre et titre que
Charlie-Hebdo publie cette semaine un entretien réalisé par Anne-Sophie Mercier
avec Gérard Miller.
Anne-Sophie Mercier : Est-ce que
Ségolène Royal intéresse le psychanalyste que vous êtes ?
Gérard Miller : Ça me change, en tout cas. Pendant des années, chaque
fois qu’on m’a interrogé sur la politique, c’était pour me parler des Français
et du père. La recherche du père par ci, le meurtre du père par là — avec
Ségolène au moins, il y a du nouveau.
Ce n’est pourtant pas la
première fois qu’une femme est sur le devant de la scène politique : Simone
Veil, Edith Cresson, Martine Aubry, etc.
Ah, mais ce n’était pas du tout la même
chose. Les noms éminemment estimables que vous citez correspondent, certes, à
des êtres parlants que Dame Nature a fait naître dans une rose et à qui elle a
donné tous les atours du sexe féminin, mais cela ne suffit pas. Contrairement à
ce que disait Freud, détournant à son profit une formule de Napoléon, l’anatomie
n’est pas le destin. De fait, la quasi totalité des femmes qui se sont jusqu’à
présent illustrées en politique, en France comme à l’étranger, étaient
principalement créditées d’un mérite : celui de pouvoir rivaliser avec les
hommes. La voix pleine d’admiration, on disait à l’occasion de telle ou telle :
« Ça, c’est une femme ! » Mais quand on disait d’Indira
Gandhi ou de Golda Meir, voire de Mme Tatcher : « Ça, c’est une femme ! »,
est-ce qu’on avait besoin d’être psy pour entendre: « Ça, c’est un homme ! »
Et avec Ségolène Royal, qui pose avec ses
enfants et arrive à leur consacrer deux heures par jour, y compris quand elle
est ministre, on est sûr, par contre, que c’est bien une femme, c’est ça ?
On est sûr, en tout cas, si elle
devient présidente de la République, qu’on ne lui refera pas le coup pendable
qu’on a fait à Edith Cresson, quand elle a été choisie par François Mitterrand
comme premier ministre. Vous vous souvenez de la façon étonnante dont Françoise
Giroud, par exemple, a rendu hommage à la première femme jamais nommée à
Matignon ? En s’exclamant : « Elle, au moins, elle en a. » Sous-entendu : des
couilles. Ce qui était inexact d’un point de vue anatomique, mais indispensable
d’un point de vue médiatique. Une femme premier ministre, d’accord, mais
phallique ! Eh bien, la nouveauté, avec Ségolène, c’est que personne ne
considère que son principal atout est d’être bien membrée.
Est-ce que cela explique du coup ce triomphe
de la « soft politique » ? On parle enfants, bizutage, pilule du lendemain et
rythmes scolaires, mais on évacue la question des retraites ou des salaires, et
on oublie l'Europe et l’international...
Ce que vous appelez le triomphe de la
« soft politique » est surtout la défaite du « priapisme politique », cette
compétition des promesses et des compétences à laquelle se livrent nos mâles
politiciens depuis si longtemps. A droite comme à gauche, la lutte est féroce
entre tous ces hommes en rut, qui veulent prendre la France comme une femme (cf.
les propos désormais célèbres de Dominique de Villepin), sûrs d’avance de la
faire rugir de plaisir avec leurs considérations vigoureuses sur les retraites
ou l’Europe.
Pour vous, Ségolène Royal, c’est la « femme
seule », attaquée par les « machistes » de tous bords, mais adoubée par le
peuple des « petits », qui se reconnaît en elle ?
Ségolène, c’est la « femme sans
obligations », celle qui n’est pas obligée de prouver à la cantonade qu’« elle
en a ». Elle parle de ce qui lui tient à coeur (du string à l’école ou de
l’image dégradante de la femme dans la publicité), pas de ce qui la ferait
mousser auprès des copains. Ses détracteurs du Parti socialiste ont beau lui
crier : « Sors dehors, si t’es homme, et montre-nous ton programme », elle ne
descend pas les rejoindre dans la cour et se garde bien de soulever sa jupe.
C’est ce qui les rend fous, d’ailleurs, eux qui répètent au comble de
l’agacement : « Ségolène est moins intelligente que nous, moins expérimentée,
moins pugnace, moins résistante… moins… moins… moins… » Mais oui, c’est vrai,
ils ont tout en magasin et elle presque rien. Mais si c’était ça, justement, que
des millions de Français apprécient en elle. Quelqu’un qui est du côté du
manque, de la castration, et pas du trop plein !
Viendra pourtant le moment où il lui faudra
se dévoiler. Elle ne peut pas se contenter pendant toute la campagne d’évoquer
sa qualité de mère ou de se mettre en scène dans ce qu’il peut y avoir de plus
intime, comme elle l’a fait lors de son accouchement.
Oh, elle peut encore ruser un bon
moment, jouer au chat et à la souris, et surtout ne pas chercher à « tout dire »
ou « tout montrer ». Car si elle se « dévoile », en effet, il y a de grandes
chances pour qu’elle soit perdante. Cela dit, les autres socialistes sont-ils si
sûrs que ça de gagner au jeu de « qui a le plus gros programme » ? Je suis
toujours aussi ami avec Laurent Fabius ou Jack Lang, mais à leur place, je ferai
gaffe : sur le terrain de la biroute en bandoulière, il n’est pas certains
qu’ils arriveront à rivaliser avec Nicolas Sarkozy… Rappelez-vous ses
rodomontades, l’année dernière, quand il vantait les mérites de son fameux
karcher à une pléiade de dames accoudées à leur fenêtre : alors qu’il prouvait
son impuissance dans les banlieues, sa cote de popularité n’en a pas moins fait
un bond en avant. Depuis le temps que le ministre de l’Intérieur brandit à la
face du monde son membre viril, il est à craindre que, question phallus, il ait
une bonne longueur d’avance sur tous les autres.
Est-ce pour souligner sa
supposée « virginité politique », que Ségolène Royal a adopté une manière de se
vêtir très particulière, en portant systématiquement une veste blanche ?
Elle fait dans le virginal, et c’est très malin.
Pour les psychanalystes, la femme vierge, que la tenue vestimentaire de Ségolène
évoque, n’est pas du tout un ange — c’est une menace. Lisez le texte que Freud
publie en 1918, Le Tabou de la virginité. Il y évoque, par exemple, le cas d’une
jeune femme fraîchement mariée, une jeune oie aussi blanche que la tenue
vestimentaire de Ségolène, et qui lui raconte son rêve de défloration. Horreur !
Ce rêve trahissait sans conteste, écrit l’inventeur de la psychanalyse, le désir
qu’avait l’ex-pucelle de châtrer son jeune époux et de conserver pour elle son
pénis. Et Freud d’évoquer également une pièce de théâtre, intitulée précisément
Le venin de la pucelle, qui rappelle que les charmeurs de serpents laissent
d’abord les serpents venimeux mordre une première fois dans un mouchoir pour
pouvoir ensuite les manipuler sans danger. Tiens, voilà un joli titre pour le
futur programme de Ségolène : Le venin de la pucelle ! Et ne me dites pas que
mère de quatre enfants, elle n’est plus vierge depuis longtemps, je m’en doute.
Mais l’inconscient, lui, ne connaît pas la contradiction.
Justement, comme interprétez-vous le fait
qu’elle apparaisse, d’un côté, comme étant très traditionaliste, mère de quatre
enfants, opposée au mariage homosexuel, favorable à la suppression des
allocations familiales pour les parents dont les enfants traînent dans les rues
au delà d'une certaine heure, et puis qu’elle soit, d’un côté, très
indépendante, non mariée, manifestement très libre par rapport à son compagnon ?
Vierge et mère à la fois : avant
Ségolène, il y avait Marie, la mère de Jésus, son destin n’a pas été des
moindres. Compagne d’un homme et néanmoins femme célibataire, la perspective est
tout aussi réjouissante. Après tout, Giscard, Mitterrand et Chirac étaient ou
sont mariés, et ce n’est pas révéler des secrets d’alcôves que de dire qu’ils
ont passé leur temps à tromper leur épouse légitime. Eh bien, si Ségolène est
élue, les Français peuvent toujours s’imaginer que cette femme, « indépendante
et libre », comme vous dites, trompera François avec chacun d’entre eux. Ils
auront gagné au chance.
Propos recueillis par
Anne-Sophie Mercier
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