|
| |
3 QUESTIONS
A... GERARD MILLER
Le Nouvel Obscurantisme
Q : La construction du livre "L'Effroyable imposture", de Thierry Meyssan,
peut-elle s'apparenter à une construction de type paranoïaque?
Gérard Miller : Je n'ai pas lu le livre en question, j'en ai juste eu les échos
qu'en a donné la presse. Ce qui m'apparaît, c'est que le courant dont se réclame
l'auteur, qui est un courant supposé se réclamer des Lumières -c'est-à-dire un
courant le plus radicalement contestataire, et de l'ordre établi et des
mensonges officiels que depuis des siècles on distillait au peuple- ce courant
réussit un véritable retournement sur lui-même, c'est-à-dire qu'il devient à son
tour obscurantiste.
Plutôt que de faire appel à la clinique psychiatrique et à la paranoïa, je
trouve plus intéressant de se dire que ce livre participe de ce que l'on
pourrait appeler le nouvel Obscurantisme, qui est actif notamment à travers
l'Internet, c'est-à-dire par le biais de ce que la science, de ce que la
technique réussit de plus sophistiqué. Je trouve plus intéressant de se dire que
c'est le déchaînement de la science: plus elle progresse, plus elle s'échauffe
elle-même et plus elle échauffe les esprits. Il ne faut pas penser que plus la
science progresse plus elle rend les gens intelligents.
Thierry Meyssan
affirme n'avoir assemblé que des faits vérifiables, en les interprétant d'une
autre façon: comment dès lors distinguer le vrai du faux?
On sait bien que les faits quels qu'ils soient ne parlent jamais seuls. On l'a
vu de façon dramatique avec le négationnisme. Si je vous explique que j'ai
rencontré quelqu'un qui a été dans les camps de concentration, qui a réussi à
s'en échapper et qui raconte les chambres à gaz, vous pouvez toujours me dire
"puisqu'il s'en est échappé c'est que ce n'est pas si grave". Si je vous raconte
que ma famille entière a péri dans ces mêmes chambres, vous me répondrez
"qu'est-ce qui me prouve qu'ils n'ont pas fui en Amérique du Sud?".
Les faits ne parlent jamais d'eux-mêmes, et ce que vous appelez l'"assemblage
des faits", c'est simplement cette donnée de base qui nous dit que l'Histoire,
c'est toujours la façon dont on la raconte. Le nombre de preuves que vous pouvez
accumuler peuvent se retourner exactement comme un gant. Plus vous me prouverez
la réalité que vous supposez des faits, plus cette accumulation de preuves peut
me faire dire "vous voyez bien, ce n'est quand même pas normal qu'il y ait
autant de preuves".
Le fait demande toujours une interprétation à partir du moment où vous ne jouez
plus le jeu du lien social. C'est exactement ce qui se passe avec le
négationnisme.
Mais justement, les
faits sont également interprétés du côté des officiels, leur accorder plus de
crédibilité, n'est-ce pas se maintenir dans le confort de la certitude?
L'argument qui consiste à dire: "tout est susceptible d'être falsifié, tout est
susceptible d'être faux, y compris ce que des millions de personnes peuvent
certifier", cet argument là est un argument qui ne contribue en rien au
cheminement de la vérité. Ce n'est pas ça le rationalisme. Le rationalisme ne
consiste pas à partir du fait que tout est faux. Le rationalisme consiste au
contraire à savoir faire des distinctions.
Or, on ne peut pas, au nom de tout ce que le Pentagone a caché et cache encore,
supposer que le Pentagone est une sorte de grand Autre tout puissant qui peut
intervenir sur des milliers de témoins et de preuves. On est dans un domaine où,
à un moment donné, il faut savoir dire stop au doute.
C'est vrai que les mensonges sont nombreux et qu'on ne peut vivre dans un lien
social qu'à partir du moment où on ne remet pas sans cesse en cause tout ce qui
se présente à nous. Mais c'est aussi une façon de saper le lien social que de
dire que tout est mensonge.
Le rapprochement avec le négationnisme, ce n'est pas pour dire: "cette affaire,
c'est comme le négationnisme", c'est pour montrer comment quelque chose d'aussi
avéré que les chambres à gaz peut être nié. Et les chambres à gaz ont été
prouvées par un nombre encore plus grand de témoignages que les attentats aux
Etats-Unis.
Propos recueillis par Christophe Gueugneau
(mercredi 20 mars 2002)
retour sommaire
documents
|