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GERARD MILLER
LE PSY RÉVOLTÉ

 

Chroniqueur incontournable chez Drucker et Ruquier, il publie " Après la colère ", un livre choc qui dénonce l'extrême droite.

Donneur de leçons, contestataire de service, ironique, hautain, juge, furibond professionnel… Gérard Miller n'est pas passé inaperçu sur les écrans de télévision, et a suscité moult commentaires peu favorables . Toutefois, l'homme a changé, et s'il se défend d'avoir mis de l'eau dans son vin, il se montre pourtant plus souriant depuis quelques temps. Le psy le plus médiatique du moment ne mâche toujours pas ses mots, mais se méfie de certaines invitations. "Qu'on ne s'imagine pas que l'on puisse manipuler ma colère", dit-il. Ce n'est pas sans bagage que ce révolté a débarqué chez Michel Drucker et chez Laurent Ruquier. Docteur en philosophie, docteur d'Etat en sciences politiques, directeur des études approfondies au département psychanalyse de l'université de Paris VIII, il est aussi écrivain et scénariste. Après avoir publié, l'année passée, un réquisitoire contre l'astrologie, il propose "Après la colère" (éd. Stock), un livre né de l'altercation qu'il avait eue , en janvier dernier, avec un journaliste de " Minute ", sur le plateau d'" On a tout essayé ! ". Un ouvrage qui décrypte les mécanismes de l'extrême droite, où il cite notamment Desproges : " En feuilletant 'Minute', on pouvait lire Sartre d'un coup. Parce qu'on avait à la fois 'Les mains sales'et 'La nausée'."

 

 

Q : Votre coup de gueule face à Jean Montaldo dans l'émission " On a tout essayé ! ", et la sortie d' "Après la colère " font couler beaucoup d'encre. Vous vous frottez les mains ?

Gérard Miller : Sincèrement, j'aurais préféré ne pas vivre cette situation. Elle a ravivé en moi des souvenirs peu joyeux. Les événements ont toujours tendance à en rappeler d'autres. C'est cela, mon problème.

Justement, on vous reproche de rabâcher l'histoire, et vous avouez que cela réveille en vous des souvenirs pénibles. N'est-ce pas une démarche un peu masochiste ?

Je préfèrerais ne pas penser qu'un grand nombre de mes semblables vivent beaucoup moins bien que moi et que d'autres ont connu des souffrances invraisemblables. Mais on ne commande ni à sa mémoire, ni à sa capacité de s'indigner. Quand on me dit : " Vous vivez bien, Dieu merci ! Vous êtes plutôt heureux. Pourquoi avez-vous donc besoin de vous intéresser aux grévistes de chez Lu ou aux enfants du Rwanda ? ", je réponds que je ne peux pas faire autrement, ça se décide à mon insu.

Comment réagissez-vous à l'expression " gauche caviar " ?

Les choses évoluent. Je suis passé par la " gauche pizza ". Plus on est réactionnaire, plus on a tendance à reprocher à ceux qui pourraient être comme vous de ne pas l'être. Je suis fils d'immigrés polonais. Mon père a servi comme garçon dans un restaurant pour payer ses études. Il est devenu médecin, j'ai donc bénéficié d'une enfance plutôt aisée. Mais je reste convaincu que la gauche est ma famille et que l'indignation est l'une des composantes de ce qu'on appelle en psychanalyse mes " affects ". Et à ceux qui parlent de " gauche caviar ", je leur dis sincèrement que je les emmerde !

Le Front national est plutôt en déroute. A force de parler de l'extrême droite, de Vichy, du journal "Minute", ne craignez-vous pas de leur faire de la pub ?

C'est l'éternelle question. Quand vous en parlez, on vous reproche de leur faire de la pub, mais si vous les ignorez, ça ne les empêche pas d'exister - et à l'occasion, de prospérer. Quand on leur tape dessus on vous dit que vous en faites des martyrs. En réalité, il n'y a pas de bonne manière d'aborder l'extrémisme. Nous ne progressons pas dans notre lutte contre l'intolérance et la haine. Le psychanalyste sait ce que le cœur de l'homme renferme de noirceur. Tant qu'on ne l'exhibe pas, tout va bien. Mais si les politiciens veulent s'en servir, ils la trouveront toujours. Les discours, les institutions progressent, mais pas le humains.

A la base de votre révolte, il y a une immense douleur personnelle. Bon nombre de membres de votre famille sont morts dans des camps…

C'est la base de mon engagement à gauche, de mon désir de justice. Je suis né dans une famille dépeuplée. Quand je voyais mes copains partir chez leurs cousins, fêter Noël ou tel ou tel anniversaire avec les leurs, j'avais le sentiment que ma famille s'était réduite à sa plus simple expression, qu'avec mon père et ma mère, nous repartions à zéro. C'est ce qui a déterminé toute ma vie, la façon dont je suis devenu un intellectuel, ce pourquoi j'ai fondé un foyer…

Vous déclarez : " La télé est un média rond. Elle affectionne le ton patelin et les manières affables. " En prenant le contre-pied de cette affirmation, vous vous êtes fait un nom. Ce n'est pas totalement innocent…

J'existais un tout petit peu avant. J'avais écrit quelques livres, et j'étais psychanalyste et enseignant. Ce n'est déjà pas si mal pour un seul homme ! La télévision est plutôt pour moi la possibilité de dire un certain nombre de vérités à des millions de gens. Des vérités qui me tiennent à cœur. Et puis, c'est l'occasion de me divertir.

Vous dites qu'on vous fait jouer le rôle du contestataire de service, mais n'est-ce pas plutôt celui que vous vous êtes assigné vous-même ?

Contestataire de service, ça me va bien ! On a essayé pendant longtemps de me faire endosser celui du psy de service, mais j'ai refusé. Je ne voulais pas mimer la psychanalyse sur des plateaux de télévision. Psy, je le suis dans mon cabinet et pas ailleurs. A 20 ans, j'étais militant. J'avais l'habitude de jouer au chat et à la souris avec la police. Et franchement, reproduire ça avec les journalistes, ce n'est pas ce qu'il y a de plus fatigant ni de plus dangereux.

On vous reproche de vous ériger en juge, de donner votre avis sur tout et n'importe quoi, d'être un donneur de leçons. On vous a qualifié, récemment, de furibond professionnel. Que répondez-vous pour votre défense ?

Je ne me sens pas vraiment accusé, plutôt moqué. Je passe une partie de mon temps à tourner autrui en ridicule. Je ne vais tout de même pas pleurnicher quand la tendance s'inverse ! Donneur de leçons, c'est mon principal défaut à la télévision. J'essaye de me modérer. Par contre, penser que j'ai un avis sur tout et sur rien est un reproche injustifié. Cela m'amuse même qu'on ne remarque pas davantage à quel point je me tais dans la plupart des émissions auxquelles je participe. Par exemple, chez Ruquier, je ne dis rien sur la majorité des sujets, pourtant nombreux.

Mais avouez que lorsque vous intervenez, vous ne passez pas inaperçu…

Exactement. Très souvent, je pense : " Il faut que tu parles, que tu trouve quelque chose à dire. " Mais ça ne vient pas, car je n'ai rien à dire sur les rugbymen qui posent nus, ni sur la majorité des sujets abordés. Et pour ce qui est de m'ériger en juge, non, plutôt en greffier. C'est à-dire que lorsque que quelque chose se passe, je le note, et à l'occasion, j'en parle. Cela me vient de la psychanalyse. Le psychanalyste est celui qui prend acte de ce qui arrive dans votre existence. Je suis un greffier de ce point de vue là. Si une personne a travaillé, à un moment précis de sa vie, pour un journal qui publiait des articles racistes ou xénophobes, elle est coupable jusqu'à la fin de ses jours. Cela ne signifie pas qu'elle mérite des sanctions ou qu'elle ne peut pas bosser par la suite à droite et à gauche, mais qu'on ne prétende pas que ça n'a jamais existé. Je ne souhaite aucun mal à personne, mais je ne supporte pas qu'on me raconte des bobards.

Depuis quelque temps, vous vous montrez moins ironique, moins hautain, et même volontiers souriant. Auriez-vous, à la demande générale, mis de l'eau dans votre vin ?

C'est vrai ? Je suis plus souriant ? Je fais des progrès ? Formidable ! Il était temps ! (rires.) Non, je n'ai pas mis de l'eau dans mon vin. N'imaginez pas qu'on puisse manipuler ma colère. Parfois, j'essaye de piéger les piégeurs, c'est ainsi qu'Ardisson m'a demandé : " Pourquoi êtes-vous si calme ? " On dit souvent que les soixante-huitards ont du mal à vieillir. Ce qui donne peut-être ce sentiment là, c'est le fait que les indignations de beaucoup de ceux-ci sont restées les mêmes. Aujourd'hui, j'ai changé, je suis un père de famille responsable. Je n'irai plus frapper des gens comme j'ai pu le faire quand j'avais 20 ans. Mais ce qui m'affligeait quand j'était jeune me peine toujours autant. De ce point de vue-là, ça m'empêche de vieillir. J'ai énormément de chance d'avoir eu 20 ans en 1968.

On ne parle jamais de votre vie privée. Vous la cachez ?

On ne me pose pas de questions sur celle-ci. Cependant, il est vraisemblable que, sur de nombreux points, je ne répondrai pas, mais tentez le coup…

Vous avez des enfants ?

J'en ai quatre. Je suis divorcé d'une épouse avec qui je m'entends parfaitement. Elle est psychanalyste. Nous avons publié un ouvrage ensemble, qui est réédité ce mois-ci en livre de poche, au Seuil.

On vous dit séducteur, et même, dragueur. Sur le plateau d'Ardisson, on vous a vu embrasser à plusieurs reprises une jeune chanteuse algérienne. Vous plaidez coupable ?

Je le dis, parce que je n'arrive pas à le cacher, l'élément féminin de l'humanité ne me laisse pas du tout indifférent. Plus fondamentalement, il n'y a pas que les femmes qui m'intéressent. J'ai admiré un certain nombre d'hommes, j'en fréquente. J'ai avec eux des rapports d'amitié et de sympathie. Mais j'ai l'impression que quand on connaît un homme, on les connaît tous, qu'il n'y a rien de plus ennuyeux que les hommes, et je ne me retire pas du lot. Par contre, les femmes sont toujours surprenantes. Derrière mon intérêt pour elles, il n'y a pas seulement un séduction qui aurait une connotation amoureuse ou sexuelle, mais aussi un intérêt pour la partie la plus originale de l'humanité. J'aime séduire, mais ça ne se réduit pas à cela. C'est une sorte de tropisme qui va au-delà de l'attirance physique. Ce qui fait la grandeur de la plupart de nos compagnes, pas de toutes, c'est qu'elles ne marchent pas au pas. Alors que les hommes sont des petits soldats. Voilà pourquoi toutes les grandes institutions, les armées, les Eglises, les partis…, sont masculines. Elles vont beaucoup plus une par une. On peut toujours parler des Amazones et rêver d'une armée de représentantes du beau sexe. Mais, même lorsqu'elles sont en mouvement, comme dans les associations féministes, il y a quelque chose qui fait d'elles des indépendantes. Et moi, je suis attiré par ça. Cela va donc au-delà de la séduction.

Pourquoi vous êtes-vous attaqué avec force à l'astrologie ?

Il existe des degrés dans la dangerosité, et l'astrologie n'est pas le premier de mes ennemis. C'est d'ailleurs pour cette raison que j'ai écrit ce livre sur le mode humoristique. Je n'ai pas de sympathie pour les charlatans, et pas d'accointances avec les illusions et les supercheries. Elles peuvent être néfastes. J'ai vu des gens fragiles être malmenés par des astrologues, qui, en plus, leur avaient soutiré pas mal d'argent. Je préfère décourager mes contemporains à céder à ce qui est, de toute évidence, une des escroqueries intellectuelles auxquelles notre société nous livre.

Le côté psy et la réputation d'intellectuel font-ils peur à certaines femmes ?

J'ai l'impression au contraire, à la différence des hommes, qu'elles sont séduites par l'intelligence. C'est un grand classique : ils préfèrent la bêtise à l'esprit chez une femme.

La bêtise est aphrodisiaque ?

C'est exactement ça. Pour eux, elle se présente souvent ainsi. Mais, en ce qui concerne les femmes, j'ai l'impression que ce qu'elles supposent être l'intelligence, elles peuvent aussi se tromper, a plutôt un côté attirant. Ne pas être complètement con n'est pas un handicap pour un mec en matière de séduction.

Un psy est-il un bon père ?

Non, un psy n'est automatiquement rien. Un psy, c'est d'abord ce que son analyse a fait de lui. C'est quelqu'un dont vous pouvez dire : " Il y a de grandes chances qu'il ne m'empêche pas de faire ma propre analyse. " Mais ce n'est pas un surhomme. Lacan affirmait : " On peut parfois dire d'un analyste que c'est un imbécile et un bon analyste. " On ne lui demande pas d'être à l'extérieur un modèle.

Propos recueillis par Bernard Alès

 

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